LA VALEUR DES RITES FUNÉRAIRES

Jean Aimé Ganty Dihewou 

Jean Aimé Ganty Dihewou

Les funérailles constituent une donnée traditionnelle jusqu’ici inviolable parce que sacrée et source de bénédiction. En effet, la célébration des funérailles rentre dans le sacré et touche le domaine de la paix et de la réconciliation. Si les funérailles élèvent le défunt au rang des dignitaires ancestraux, elles constituent en même temps le cadre rituel d’une religion qu’il faut respecter à cause des valeurs qu’elles exaltent :

Il s’agit des rites organisés pour la glorification de la mémoire d’un défunt qui vous est cher ;
‘« C’est avant tout la célébration des valeurs supérieures qui conditionnent la vie de l’Homme ici – bas et dans l’au – delà selon la vision anthropologique et religieuse des peuples Bamiléké. Si l’on considère ici la grandeur d’un Homme précis sur la terre, grandeur sociale ou morale, il est question de laisser comprendre que ladite grandeur ici bas n’était qu’une manifestation d’une autre grandeur, la grandeur spirituelle devant les ancêtres et devant Dieu . » 212 ’

Tout aura contribué le jour des funérailles à montrer la dignité solennelle de la manifestation ; qualité de la boisson et de la nourriture, somptuosité du cadre des célébrations, pagne traditionnel d’apparat étalé, objets d’art exposés ( peaux de panthère, dents d’éléphant, queue de cheval, couronne d’arabesque parsemée des plumes d’autruche et d’oiseaux rares …). Autant de signe pour montrer la dignité du défunt dont la mort mérite d’être célébrée.

Les funérailles traditionnelles sont d’abord et avant tout la célébration des valeurs supérieures qui conditionnent la vie de l’homme ici bas. Dans cette optique, le Bamiléké ne célèbre pas les funérailles du voleur, du criminelle, du sorcier … On dira par exemple que l’imbécile est parti, que Dieu a réglé son compte et qu’il nous a libéré, s’exclame le notable Môô Sop NGUIMAPI. 213

Par ailleurs, si l’on considère la grandeur sociale et morale d’un homme sur terre, il est aussi question de laisser comprendre que ladite grandeur est spirituelle, en fait, celle devant Dieu et les hommes. Or il est reconnu dans la tradition Bamiléké qu’un individu n’est grand que par ses actes de bienfaisance, par ses succès sur terre certes, mais surtout devant les ancêtres et devant Dieu. Par conséquence, pour mieux assurer notre existence sur terre, nous devons entretenir de bonnes relations ;

Relation de l’Homme avec lui même, il s’agit d’une relation en profondeur « connais-toi, toi-même » ce qui permettra à l’homme de s’interroger sur lui-même pour un examen de conscience.

Relation horizontale ou relation de l’homme avec ses semblables.

Dans les funérailles traditionnelles se rencontrent toutes ces valeurs ; à travers les relations en profondeur ou relations avec soi-même, le sujet humain réalise qu’il n’est pas le fruit du hasard, qu’il est issu d’un père et d’une mère ; bref des parents envers lesquels il est redevable pendant qu’ils vivent. C’est le lieu de remarquer que c’est l’un des grands commandements divins qu’il faut respecter « Honore ton père et ta mère ». Même après la mort des parents, le Bamiléké estime qu’il leur est toujours redevable.

La solidarité agissante dans les funérailles : recherche de cohésion familiale. En ce sens, elles rassemblent les membres d’une famille. L’on réalise la cohésion autour du clan. Les funérailles permettent aux membres d’une famille d’oublier les soucis, les difficultés, les rancunes et haines. C’est l’occasion de communier ensemble vers un même idéal, de se rapprocher et d’exalter leurs génies. En revanche, les sociétés qui n’ont pas ces moments d’être ensemble s’émiettent, les gens vivent dans l’isolement, ce qui conduit à l’absence de solidarité.

S’agissant de ces relations horizontales, l’homme s’associe à son prochain avec qui ils ne sont pas forcément de la même tribut afin que celui-ci soit le témoin des funérailles qu’il organisent en mémoire des parents. Ce sont en fait des amis et autres invités qui consomment ce que l’on a préparé pour la circonstance. Autrement dit, les funérailles sont l’occasion de partage, d’échanges. C’est aussi l’occasion de montrer aux autres qu’on a grandi, qu’on est devenu mature et responsable. C’est en somme l’école de l’émulation et de la filiation responsable. Il faut se montrer digne fils ou fille de son père ou de sa mère.

Relation verticale ou relation avec l’absolu, il s’agit de toutes les valeurs qui soient au dessus de nous et qui nous invitent au dépassement, à l’élévation spirituelle.

Les funérailles permettent la réconciliation avec les défunts devenus saints par leur mort, protecteurs de leur progéniture. Au fait, l’ancêtre étant celui qui a vécu de façon exemplaire se doit d’être consulté par les vivants pour avoir le succès, la paix, le bonheur. Dieu étant transcendant, être suprême très éloigné de l’homme doit être atteint à travers cet intermédiaire qu’est l’ancêtre. C’est ici qu’intervient la partie cachée du rite, la partie émergée de l’Iceberg, celle non dévoilée à ceux qui viennent aux funérailles. Le mot caché traduit la part du secret et des rites particuliers notamment les cérémonies autour du crâne, à la veille du grand jour de l’événement. Ces rites privés rassemblent uniquement les membres de la famille ; ceci avant les cérémonies publiques. il s’agit essentiellement de poser des gestes symboliques de communion avec les âmes des morts considérés comme vivant dans l’au-delà. Ainsi les crânes des parents défunts sont arrosés d’eau, de sel, de sauce jaune, de viande ou de pistache. Le reste de repas est partagé entre les membres de la famille d’abord et ensuite aux participants. Ce geste traduit la communion plus visible entre les membres vivants. Notons que la communion devient communication et prière, l’héritier principal, organisateur des funérailles, répand la nourriture sacrée au sanctuaire familial, lieu des crânes, demeure des ancêtres dans le mental des Bamiléké.

Cet honneur fait aux morts, à travers ce rite se retrouve chez d’autres peuples et notamment en Egypte ancienne. Comparaison qui se justifie ici du fait de la parenté spirituelle envisagée par CHEIKH ANTA DIOP et repris par ses disciples dont le feu l’abbé Thomas KETCHOUA entre l’Egypte ancienne et les peuples de l’Ouest-Cameroun. 214 En effet, d’après les croyances des anciens Egyptiens, le repas funéraire en offrande de pain, bière, vin oies …etc est déposé sur la tombe du défunt. Cette vieille pratique en Egypte ancienne, qui entrevoit et établit un lien symbolique de communion permanente entre la vie terrestre d’ici-bas et le royaume de l’Aude-Là céleste, entre les vivants et les morts, n’est-elle pas semblable au précepte biblique de l’exode ? L’honneur fait aux morts des nécropoles égyptiennes et le culte des ancêtres chez le Bamiléké ne s’apparentent-t-ils pas aux pratiques de la communion des saints, des reliques dans la religion catholique ? 215

. Les funérailles sont une culture de la mémoire. L’on ne saurait oublier la place déterminante du lignage en Afrique. Chacun doit connaître ses ancêtres et se sentir solidaire d’eux. Par la connaissance de son arbre généalogique, l’être humain apprend à sortir de lui-même pour s’intégrer dans le groupe. C’est ainsi que les ancêtres occupent une place primordiale au cœur de l’existence des vivants. Ils sont garants des coutumes et de la loi morale. Le substrat éthique de la communauté repose sur eux.. Dans cet optique, les funérailles sont une occasion de culture de la mémoire des plus jeunes. Les parents leur enseignent qui sont les ancêtres et quel rôle ils ont joué dans le clan. En organisant une fête en leur mémoire, les jeunes comprennent plus facilement le devoir d’assurer la survie du groupe et de perpétuer le lignage. Il s’agit de travailler comme les ancêtres à la prospérité du clan, à son unité, à son honneur. Nous dirons avec M. NDONGMO et M. KOUAM que
‘« La force de l’Africain vient de son effort à ne pas rompre la communion entre les vivants et les morts. Il n’y a pas pire malédiction pour lui que de se sentir exclu ou isolé du clan. Si cela arrive, ce serait le symbole d’une mort sociale et existentielle. » 216 ’

En temps que rite qui permet de relier l’homme à l’au-delà, elles sont une pratique religieuse et pour plusieurs prêtres indigènes, elles peuvent être classées parmi les rites Bamiléké à évangéliser. En pays Bamiléké, on organise de plus en plus les funérailles des prêtres. Pour l’abbé François Marie TCHAMDA, mort en 1977, un programme de funérailles de trois jours à Bafang (16 novembre-18 novembre2000) fut la manifestation plausible de la vision chrétienne des funérailles. 217 Nous retenons que les funérailles en pays Bamiléké sont une pratique séculaire ayant l’allure d’un devoir religieux et renfermant des valeurs pour tout Bamiléké qui doit s’intégrer au sein d’une communauté, d’un clan. Au de là de l’argent, du manger, du boire et du danser, partie immergée de l’iceberg, signes extérieures d’une pratique, les rites funéraires mettent en relief le sens du sacrée, le fait religieux chez le Bamiléké. Ils revêtent plusieurs significations qui s’harmonisent et se complètent. La spiritualité sous jacente à la pratique des rites funéraires est la suivante : les morts ne sont pas morts. C’est pour cela que tout Bamiléké devrait entreprendre toutes les démarches liées à la mort d’un parent pour atteindre cette étape ultime pleine de valeur.

Après examen, l’on s’aperçoit que l’Africain, le Bamiléké à l’instar de tout peuple a formulé une manière particulière de son existence. Nous venons de le remarquer, dans cette tradition, les moyens les plus courants sont imprégnés du religieux. La religion fait ainsi parti de son patrimoine culturel. Cet ensemble constitué des valeurs, preuves qu’à l’instar des autres groupements humains dans le monde, les Africains, les Bamiléké sont dotés des capacités créatrices propres à leurs génies. En claire ils se sont montrés capables, comme les autres d’explorer, d’exploiter les éléments de leur environnement propre pour faire face à leurs besoins fondamentaux. Ces valeurs, nous l’avons vu se retrouvent dans les éléments qui ont trait au religieux, dans les éléments d’ordre socio- économiques à l’instar des rites et cérémonies, pratiques qui régulent au quotidien la vie des individus.
Notes
212.

M.TEGOMO NGUETSE, op cit, p. 28.
213.

Môô Sop NGUIMAPI est notable à la chefferie Bafou . Enquête du mois d’août 2000.
214.

Th. KETCHOUA, Les peuples de l’Ouest –Cameroun en diaspora depuis 3000 ans , imprimerie nationale , Yaoundé, P. 25.
215.

Notons ici que l’on retrouve sur la table du sacrifice eucharistique, la pierre d’autel contenant des reliques(un os , un morceau de tissus…) d’un saint ou d’une sainte.
216.

Marcus DONGMO et Michel KOUAM, Les funérailles en pays Bamiléké. Quel signification ? Faut-il en parler comme d’une tradition de gaspillage ?, Yaoundé, Presse de l’UCAC, p. 37
217.

Lire en annexe le sermon prononcé lors de ces funérailles par l’abbé Jean-Bosco TCHAPE.
NB: Ce texte a été tiré du site Université de Lyon 2

 


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